Lettre
à l'éditeur et au comité de revue des Cahiers de la Science, publiés à Brüsel. |
Messieurs,
La publication de l'article du professeur
Quint Stone, dans lequel il dresse un état des lieux des théories concernant les
variations temporelles entre les deux mondes, a suscité un certain émoi au sein de la
communauté des observateurs du Monde Clair à laquelle j'appartiens par sa partialité et
son manque d'objectivité.
Quint Stone évoque très brièvement la théorie des roues du temps, mais développe longuement celle des "orbites pulsantes" qui lui est si chère. Je tiens à souligner, et tout scientifique approuvera, que ce qu'il présente n'est qu'un modèle et que son modèle ne colle à la réalité qu'au prix d'hypothèses gratuites et non fondées.
En effet, deux arguments de poids semblent rendre caduques les explications avancées par Stone visant à rendre compte des variations temporelles entre le Monde Clair et le nôtre en se fondant sur la mécanique céleste.
Tout d'abord, certains observateurs ont fait état de différences fondamentales dans les lois régissant les sciences physiques entre les deux mondes. Songez un instant que le très véloce vaisseau du désert de l'éminent professeur Wappendorf ne pourrait avancer d'un seul pied dans le Monde Clair...
En outre, il est tout à fait fantaisiste de placer les deux mondes sur des "planètes" ou "orbites" distinctes, les astronomes de l'observatoire du mont Michelson ont fait état d'un certain nombre de correspondances entre leur carte du ciel et les informations glanées ça et là à des voyageurs de l'autre Monde - Monsieur Verne, mais aussi plus récemment Messieurs Peeters et Schuiten se sont avérés extrêmement précis dans leur description des astres.
En vous soumettant ces deux failles dans le système "stonien", je souhaitais en arriver à la présentation du modèle que nous avons élaboré à l'ORMoC.
La théorie des Roues du Temps est connue depuis des temps immémoriaux, comme en témoignent les vestiges découverts par Rexolle de Baets et son équipe au milieu du désert des Somonites, la Porte du Temps. Alors que les résultats que cette théorie prédit étaient la plupart du temps exacts, des anomalies sont apparues et ont soulevé quelques doutes dans les esprits les plus sceptiques. Notre travail a porté sur la recherche d'un nouveau modèle susceptible d'expliquer ces anomalies.
Après de longues années de recherches, nous sommes partis des constatations suivantes :
Notre monde est quasi-sphérique, comme l'est le Monde Clair. Ceux qui en douteraient encore n'ont sans doute pas lu l'excellent mémento du professeur Wappendorf paru dans les Annales de Cartographie de la faculté de Mylos.
Le décalage temporel entre un point du Monde Clair et un du nôtre est quasiment constant, le temps passant en moyenne 9 fois plus vite de l'autre côté, ce qui peut expliquer la fiabilité de la théorie des roues du temps. Mais, on a pu constater des variations importantes du rapport entre notre temps et celui du Monde Clair, allant de réductions notables de ce rapport jusqu'à l'inversion de la tendance, le temps dans le Monde Clair passant alors plus lentement...
Nous avons construit notre modèle en estimant que les deux mondes peuvent être représentés par des sphères concentriques de rayons pratiquement équivalents, aux reliefs près. Chaque sphère est animée d'une rotation selon un axe, ces axes n'étant pas confondus. Le décalage temporel entre les deux mondes est donc directement lié à la position relative des deux axes (l'angle entre les deux) et à la position de l'observateur dans l'un ou l'autre des deux mondes
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Illustration de la théorie de non-parallélisme
A une position donnée, le modèle dit "des Roues du Temps" permet donc de calculer le décalage temporel de façon fiable.
Comment expliquer des variations du rapport temporel par un observateur revenant au même endroit ? Il est fort probable que des variations de l'inclinaison de l'un ou l'autre des axes de rotation se produisent : des observations des scientifiques du Monde Clair cautionnent cette affirmation, la terre voit son axe de rotation se déplacer au cours du temps. La preuve d'un tel phénomène reste à apporter pour notre Monde.
L'incidence forte de notre modèle sur les théories de passage, notamment des "portes physiques" du professeur o'Guën peut être interprétée comme une preuve de sa validité. Les points des axes de rotation sont invariants : à ces deux points de chaque sphère, un observateur ne subit que le décalage temporel lié à la rotation de l'autre monde. En d'autres termes, deux endroits de chacun des deux mondes doivent être dans une sorte de phase temporelle avec l'autre monde.
Si l'on poursuit le raisonnement, il est incontestable que de nombreux passages se sont ouverts entre notre monde et le continent du Monde Clair appelé "Europe", on se réfèrera notamment aux témoignages écrits de Mary Von Rathen et les sus-nommés Schuiten et Peteers. D'après eux, certains passage sont restés ouverts un certain temps, puis se sont "fermés". De plus, les sites européens reconnus comme lieux de passage semblent tous situés dans une région relativement étroite (environ un millier de lieues de diamètre).
Nous avons émis à l'issue de ces deux observations une hypothèse relative au basculement des axes de rotation des deux mondes : la "fermeture" d'un lieu de passage, en tout cas d'une porte physique, résulterait d'une modification de la l'inclinaison de l'axe de rotation de l'un ou l'autre des mondes, et comme pour le Monde Clair, ces modifications sont très rarement d'une grande amplitude.
Je conclurais en rappelant que je n'ai pas par cette lettre la prétention d'émettre une quelconque théorie, mais que je souhaitais vous soumettre un modèle alternatif à celui du professeur Stone. Mes travaux actuels portent sur la recherche de preuves concrètes pour étayer mon modèle, et notamment la localisation des "portes physiques" théoriquement présentes sur notre monde, sous réserve de leur accessibilité.
Je vous prie de recevoir, Messieurs, l'expression de mes salutations distinguées et soyez assurer de mon profond respect pour votre si estimable publication,
Bastien Van Mersdeel,
computeur à l'Observatoire du Réseau et du Monde Clair, Samarobrive
P.S. De façon surprenante, il est fort remarquable que la fameuse représentation des deux mondes par une sphère armillaire puisse représenter à la fois les mouvements des corps célestes (et donc le modèle du professeur Stone) et les mouvements de rotation de sphères concentriques les unes par rapport aux autres (celui que je viens de vous exposer)...