Manchester, Automne 2000,
Matthew,
Il y a peu tu es parti t'installer à Bruxelles pour y terminer tes études, délaissant un moment Manchester la ville que tu n'avais jusque là jamais quittée. Trois semaines se sont écoulées depuis lors, trois semaines pendant lesquelles je n'ai pu te voir, t'entendre ou te lire. Je t'ai laissé plus d'un message sur ton répondeur mais tu es resté silencieux. Je prends la plume maintenant, impatiente que je suis d'avoir de tes nouvelles. Que se passe-t-il donc pour toi dans cette ville? Qu'y fais-tu, qu'y apprends-tu, qui y rencontres-tu?
Tu m'avais longuement parlé de Bruxelles, la ville de référence des Cités Obscures m'avais-tu dit. Je n'avais pas prêté beaucoup d'attention à ce que tu avais raconté sur ces villes, pensant ces idées absurdes et sans intérêt. J'ai vu cela d'un autre œuil, c'est vrai, lorsque la veille de ton départ, nous nous sommes promenés dans le piétonnier souterrain entre l'Hotel Midland et le Gmex, cette ancienne gare centrale de la ville reconvertie en Centre d'Exposition. Nous avons pu voir de nos propres yeux qu'une autre cité côtoie Manchester sans que nous le sachions sans que quiconque ne semblait le savoir.
Comme tu me l'as demandé, j'ai alors mené des recherches pour savoir si ce que nous avons vu était bel et bien inconnu ou si l'une ou l'autre personne en en avait porté témoignage. J'ai consulté un tas de livres dans les Bibliothèques de l'Université et de la Ville, interrogé les fonctionnaires dans l'Hôtel de Ville tout proche, en ai parlé à tous les gens susceptibles de pouvoir m'en dire un bout mais aucun livre, aucun article, pas une personne n'a pu me dire quoi que soit. La seule chose que j'ai pu apprendre est que le piétonnier a été construit en même temps que l'Hôtel au début du siècle passé, les voyageurs à peine arrivés dans la ville pouvaient ainsi se rendre directement de la gare à l'Hôtel sans risquer de se faire mouiller le nez. Pendant des décennies, des étrangers ont fait leurs premiers pas dans la ville sans soupçonner que sous leurs pieds une autre ville coexistait. Nous sommes tous les deux de Manchester et pourtant jamais nous n'avions entendu parlé de passage entre notre ville et une autre. La ville que nous avons vue semble donc inconnue de tous si ce n'est de nous.
Je n'aurais pu t'en dire plus si hier, alors que j'effectuais d'autres recherches à la Bibliothèque de l'Université, je n'avais trouvé par hasard un livre écrit vers 1820 sur le complexe industriel de Castlefield situé comme tu le sais au sud-est du centre ville à quelques pas du piétonnier que nous avons emprunté. Le complexe raconte l'auteur, s'est formé autour de deux canaux construits pour acheminer des matières premières dans la ville dès le tout début de la révolution industrielle. Charbon, coton, bois ou encore sel et grain arrivaient ainsi à Manchester pour y être entreposés, traités et vendus à proximité même des canaux. Se trouve dans le livre également le témoignage de quelques personnes qui ont conçu et construit Castlefield. C'est sur les propos d'un terrassier qu'il faut s'arrêter. Un homme creusant un des canaux confie en effet que lors d'une chute accidentelle, il s'est retrouvé selon ses termes "littéralement sous la terre, mais vivant, extraordinairement vivant et au seuil d'une autre ville." Il y raconte ensuite son passage et la décrit en des mots qui ressemblent à bien des égards à ce que nous avons vu, Mancunia la nomme-t-il.
Aujourd'hui, Castlefield est devenu le premier parc d'héritage urbain du pays, les anciens entrepôts et industries ont été reconvertis en bureaux, logements et bars. Dans son centre, on peut toujours observer les deux canaux se rejoindre avec au-dessus d'eux, le Merchant Bridge, un pont construit il y a quelques années à peine. Un livre dit de lui que c'est une courbe d'acier blanc dont la construction audacieuse se sent lorsque l'on y marche. C'est vrai que l'emprunter y chatouille les pieds tant on le sent vibrer à chaque pas franchi. J'aime m'y arrêter et y rêver en contemplant les deux voies d'eaux, l'une s'étirant vers l'ouest du pays en direction de la mer d'Irlande, l'autre vers l'est en direction de la mer du Nord, y observer aussi plusieurs ponts ferroviaires en briques rouges ou en fer forgé qui surplomblent les bras des canaux à quelques mètres de là mais surtout, surtout, je ne peux que penser à Mancunia, cette ville que le terrassier a découvert ici même sous mes pieds et que nous, avons vu à quelques pas à peine.
Mais pourquoi donc ce terrassier et nous avons vu cette ville? Je ne cesse de me poser la question. Ne ne se révélerait-elle qu'à certaines personnes à certains moments, à cet ouvrier, à nous, il y a deux cents ans, aujourd'hui. Certains endroits semblent plus sensibles que d'autres également, les gares ou en tout cas les voies ferrées, les canaux... Mon amie Vicky qui étudie maintenant à Glasgow redescend à Manchester le week-end prochain, nous irons nous promener dans ce genre d'endroits. Peut-être y découvrirons-nous autre chose.
Je ne pourrais t'en dire plus pour le moment. Tu en sais maintenant autant que moi. Mais parle moi donc de Bruxelles. Manchester et Mancunia se ressemblent-ils comme Bruxelles et Brüsel. As-tu mené toi aussi des recherches?
Les arbres du Parc Whitworth que je vois de ma chambre sont maintenant tous dénudés, l'automne se termine peu à peu. L'hiver ne fait qu'arriver. Encore bien des matins et des soirées à attendre le bus sous la pluie froide et dans l'obscurité en perspective. Quand donc reviens-tu? L'Université me semble si vide sans toi. Je voudrais tant te connaître un peu plus, me laisseras-tu entrer un peu dans ta vie. Quant à ma vie, tu peux y rentrer de suite. La porte est ouverte. Je t'attends,
Fanny